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Il s’agit d’un ouvrage de combat, très agressif contre « l’historiographie officieuse ».


Revue historique 2005/1 (n° 633)
240 pages

Bernd F. Schulte, Weltmacht durch die Hintertür. Deutsche Nationalgeschichte in der Diskussion, Hamburg, Dr Schulte (Hamburger Studien zur Geschichte und Zeitgeschehen), 2003, 511 p.

L’auteur de ce livre très personnel, riche en contenu et provocant de ton, a enseigné à l’École de la Bundeswehr, puis produit des films et des émissions de télévision. Il a été l’élève du professeur de Hambourg Fritz Fischer, dont les ouvrages sur les buts de guerre allemands en 1914, Griff nach der Weltmacht et Krieg der Illusionen, ont suscité il y a quarante ans une âpre « Querelle des historiens », avant celle des années 1980 sur les origines du national-socialisme. Dans cette revue (RH, 228, 1962 et 245, 1971), le plus grand expert français, Pierre Renouvin, salua « une œuvre sincère, souvent pénétrante », appuyée sur des documents, tout en marquant quelques réserves sur son esprit de système. Jacques Droz dressa aussi un précieux bilan de la controverse (Les causes de la Première Guerre mondiale. Essai d’historiographie, Paris, Le Seuil, 1973). Aujourd’hui, tout en ayant pris quelques distances envers son maître, Bernd Schulte ranime la controverse, en regroupant des textes divers, issus en général de sa plume.

La démarche est souvent déconcertante. Un même développement est donné deux fois, en allemand puis en anglais (avec des compléments), et certaines affirmations sont répétées en surabondance. Bien d’autres, en revanche, restent trop allusives, laissant sur sa faim le lecteur étranger. Par ailleurs, il s’agit d’un ouvrage de combat, très agressif contre « l’historiographie officieuse », contre « la phalange de la corporation ». Sous ces fortes réserves, on peut apprécier une collecte intéressante de citations, extraites en particulier des correspondances entre universitaires, accessibles aux Archives fédérales dans leurs fonds individuels (Nachlässe).

Le morceau de résistance est consacré à un document projeté au cœur du débat, le Journal de Kurt Riezler. Cet intellectuel fut à la veille de la Grande Guerre le confident journalier du chancelier Bethmann-Hollweg et nota fidèlement les réflexions de celui-ci. Il enseigna ensuite en Université, émigra aux États-Unis sous le nazisme, car sa femme était juive, et revint en Europe après 1945. Le président fédéral Theodor Heuss, qui avait été son camarade d’études, estimait fort « son esprit pénétrant, avec tous les traits bouffons qu’il cultivait d’autre part ». Kurt Riezler conservait ses carnets manuscrits, en hésitant à les publier. Après sa mort à Munich en 1955, sa famille les confia au Pr Karl Dietrich Erdmann, de Kiel, qui les édita en 1972. Bethmann-Hollweg, responsable lucide, quoique hésitant sous les pressions qu’il subit, y apparaît certes comme un haut fonctionnaire dévoué à son empereur, comme un patriote attaché à la grandeur de l’Allemagne, mais non comme le champion de l’impérialisme brossé par Fritz Fischer. Ce document est précieux, car les papiers personnels du chancelier ont été détruits avec son château de Hohenfinow. Cependant, il y manque le carnet XXX (fin juillet 1914), qui a disparu dans des conditions mystérieuses. Or des initiés, qui l’avaient vu du vivant de Riezler, ont affirmé qu’il contenait au moment décisif « des déclarations belliqueuses » (kriegslustige Ausseerungen), surtout vis-à-vis de la Russie (p. 67). Gerhard Ritter, le grand spécialiste, mis au courant, a sursauté et s’est interrogé sur « ce sombre secret », sur ce « secret d’État » (p. 67-10).

Cela conduit Bernd Schulte à dénoncer sans ambages une « falsification », visant à forger une arme contre Fischer. Pour lui, les historiens les plus en vue ont constitué une coalition antirévisionniste, afin de sauvegarder l’honneur de l’Allemagne éternelle. Les plus âgés avaient combattu pour leur patrie pendant la Première Guerre mondiale ; les plus jeunes, pendant la Seconde. Ils ont réagi parallèlement, à un moment où la nouvelle Allemagne démocratique ne voulait pas se voir imputer un penchant séculaire à l’impérialisme conquérant.

À la manière du journalisme d’investigation, l’auteur passe en revue « les historiens dans l’ombre », ces maîtres qui dominent la corporation. Dans des notices minutieuses, plutôt malveillantes, il se plaît à rappeler les convictions nationalistes de leurs débuts et leurs gestes d’adhésion au IIIe Reich à ses débuts, même s’il reconnaît qu’ils ont pris plus tard leurs distances, puis il cerne l’influence de chacun dans le monde de la recherche historique. Gerhard Ritter, de Fribourg, le plus respecté, fut certes arrêté par les nazis comme ami du résistant Carl Goerdeler, mais sa biographie de Frédéric II n’était pas dépourvue d’accents nationalistes. Hans Herzfeld, de Berlin, officier décoré, a été loué pour « ses convictions nationales », avant d’être privé de sa chaire parce que « seulement arien à 98 % » ; il s’est abrité aux Archives. Theodor Schieder, de Cologne, occupe une position clé : la direction de la revue Historische Zeitschrift. S’il y accueille en 1959 un article de Fritz Fischer, il sollicite pour le contredire en 1962 une réplique étoffée de Gerhard Ritter qui déplore « la tendance à la mode de nos jours » : « L’autodénigrement de la représentation de l’histoire allemande qui a remplacé depuis 1945 l’autoglorification antérieure et qui semble l’emporter de manière toujours plus unilatérale ». Karl Dietrich Erdmann, de Kiel, préside le Comité des historiens allemands et pour certains projets il bénéficie d’une subvention importante du gouvernement Kohl. L’inspection critique n’épargne pas Fritz Fischer lui-même, ni Hans Rothfels, de Tübingen, au destin complexe : mutilé au front en 1914, admirateur du Drang nach Osten, avant d’émigrer en Amérique en 1939, il a déconseillé à son ami Riezler la publication de ses Carnets.

D’autres études, conçues dans le même esprit, jettent des coups de projecteur sur des thèmes voisins. Sur le plan Schlieffen, longtemps mythique malgré son échec, il n’est guère fait référence à la critique militaire et diplomatique de Gerhard Ritter (accessible au lecteur français dans la Revue d’histoire moderne et contemporaine, 1960). En revanche, l’attention se concentre sur l’insertion du maréchal dans le IIe Reich. Un historien de l’ex-RDA, Helmut Otto, admet que, « au point de vue politique, celui-ci ne montrait pas un profil accusé », mais le qualifie de « représentant du militarisme moderne, junker-bourgeois » (sic). S’il resta en fonctions pendant quinze ans, il semblait à son rival Colmar von der Goltz « un uhlan endormi », et, par déférence monarchiste, il laissait Guillaume II conduire des charges de cavalerie illusoires, lors des grandes manœuvres qu’évoque une note très vivante. Bernd Schulte examine aussi la signification, vivement contestée entre spécialistes, du « Conseil de la Couronne » tenu le 6 décembre 1912, qui mit en route une nouvelle loi de recrutement. Helmut Otto montre comment, sous Weimar, les généraux ont contrôlé l’historiographie de la Grande Guerre au Reichsarchiv. Et Wolfram Wette évalue l’histoire militaire comme « une coalition impie entre historiens et militaires », attachés à la sauvegarde du prestige national.

Le recueil contient aussi, à titre de comparaison, un examen des débats entre historiens australiens sur la genèse de la participation des ANZAC à la défense de l’Empire britannique. Et il s’achève, de manière inattendue, par des interviews d’experts ouest-allemands et de généraux est-allemands sur l’armée irakienne pendant la guerre du Golfe. Bernd Schulte s’en explique, en rapprochant les deux époques : « L’Allemagne se trouvait, il y a cent ans, dans une situation comparable à celle d’aujourd’hui. » Il éclaire la signification de son titre : « Il s’agit pour les Allemands, sur la route de l’Europe, en faisant alliance avec la France, l’Italie, l’Espagne, la Hollande et la Grande-Bretagne, d’acquérir, par la porte de derrière pour ainsi dire, du moins le statut reconnu d’une puissance mondiale. » Ce jugement sommaire et polémique sera certainement contesté.


Pierre BARRAL

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